Plus-fours: le sportswear d’une époque.

par greensleevestoaground

Je commence par une affirmation, donc déjà, ça va vous faire chier parce que je ne vous laisse même pas le choix de discuter la question. Et c’est très bien comme ça, puisque votre avis, vous pourrez vous le faire après avoir lu cet article. Personne ne doit vraiment savoir ce qu’est un plus-fours, que l’on appelle aussi breeches ou breeks en Angleterre, ou knickerbockers. Ca y est, ça vous revient et là tout de suite, vous voyez Tintin se balader avec Milou en pantalon bouffant qui arrive sous les genoux. Et bien c’est ça un plus-fours: un « pantalon » qui tombe 4 pouces sous les genoux. Il existait aussi les plus plus-twos, -six, -heights. Pas évident de le comparer aux breeches anglais, ces pantalons courts de chasse, qui eux ne sont pas bouffants, pourtant, ça vient de là. Comme souvent, cette mode qui durera près de 30 ans, et plus chez les enfants, nous vient d’Angleterre et s’est surtout hyper-développée aux États-Unis. Apparus dans les forêts humides du Royaume-Uni, aux jambes des riches chasseurs dans les années 1860, c’est certainement l’un des premiers vêtements que l’on peut considérer comme sportswear, puisqu’il a été développé pour répondre à une contrainte technique liée à un sport. En l’occurence, ne pas dégueulasser son pantalon quand on court après un sanglier dans les ronces et la boue. Eh ouais, pas con! Alors ma vraie question, maintenant que vous savez que c’est du pur sportswear au même titre qu’une paire de Reebok Pump, c’est pourquoi cette arrivée dans les villes américaines où cette tenue cocasse a connu ses heures de gloire?

Autriche, 1931. Pas d'excentricité pour ces deux jeunes lascars d'une petite bourgade des Alpes.

En 1924, un certain Edouard VIII, qui n’était alors que Prince de Galles, débarque aux US pour une visite diplomatique, mais pas en costume trois-pièces tout triste, non non, mais avec une paire de plus-fours. La popularité du bonhommme est telle à l’époque, véritable emblème de jeunesse, de fraîcheur sur l’Angleterre et extrême sympathie, que le plus-fours est adopté par la plupart des couches sociales des États-Unis, et notamment les artistes. Évidemment, la tenue plus-fours, sweater col V, chemise, cravate et casquette newspaper boy fait fureur sur les cours de golf, notamment grâce au grand Bobby Jones. Les danseurs se l’approprient aussi, associé à des spectator shoes (wingtip bicolores), on habille les enfants avec en gardant leur fonction principale: ne pas salir un pantalon dès qu’on court dans la boue. Les pilotes de moto ou d’avion et les cyclistes s’y sentent très à l’aise également, parfois équipés en haut d’un blouson en cuir de type A1 ou D-Pocket. Mais dans la plupart des montagnes européennes et en Allemagne, les knickerbockers ont aussi toute leur place: trop pauvres pour s’acheter plusieurs pantalons, les paysans de Bavière les ont adoptés également. En montagne, c’est l’allié parfait: il ne gêne pas les pas en randonnée, il ne se mouille pas lorsqu’on s’enfonce dans la neige et les alpinistes sont légers et libres de tout mouvement en plus-fours.

Avant Patagonia, Sierra Designs ou Arc'teryx, l'outdoor wear ressemblait à ça. Devon, 1934.

Été comme hiver, le plus-fours se présentent sous forme de tenues casual, avec une simple chemise et des wingtips ou des bottines (workwear et outdoor) et même sous forme de costumes deux ou trois pièces. Je vous laisse imaginer la joie des fabricants de chaussettes qui se laissent aller à des motifs et couleurs complètements fous, pas si loins du psychédélisme (idem pour les sweaters et les cravates des Années Folles). Mais à peine le Prince Édouard revenu de sa visite, la prestigieuse université anglaise d’Oxford interdit les knickerbockers à ses élèves en 1925. Hop hop hop, on n’enlève pas sa liberté à un étudiant d’Oxford comme ça! Les plus-fours sont donc dissimulés sous des pantalons très larges qui deviendront une mode phénoménale de la fin des années 1920: les oxford bags. Pourtant, la mode du plus-fours subsiste dans le monde occidental pendant encore une dizaine d’années et vous en avez ici la preuve en images, pour la plupart datées des années 1930 et issues de toute l’Europe.

À Dublin en 1932, on porte le plus-fours en costume trois pièces.

Trois garçons en tenue de sport avec, aux pieds de celui de droite, ce qui semble bien être une paire de Converse. Erie, Pennsylvania, 1924.

Fausto Coppi, à gauche, en tant que légende du cyclisme s'affichait souvent en plus-fours. Je serais curieux de voir cette photo en couleurs.

Belle tenue de cycliste pour ce père de famille également. France, 1937.

Ce jeune garçon porte une tenue typique des enfants de l'époque. Vous noterez que le knickers est rentré dans les chaussettes. Allemagne, années 1920.

Seul le jeune homme du centre porte un plus-fours, les deux autres sont carrément en short. Toujours une petite excentricité dans les chaussettes ou les fair-isle sweaters. Allemagne, 1920s.

Les jeunes anglais portent les plus-fours comme personne! Ils sont à l'origine de cette mode, qui les voulait plus larges que ceux que l'on voit aux États-Unis. Angleterre, 1930.

Balade sur l'île de Thanet, dans le Kent anglais. Ample et flottant le plus-fours, comme le veut la mode. Margate, 1930s.

Ces deux anglais des North Shields savent exactement comment être casual en plus- fours: chemise grande ouverte, manches retroussées. Le cool des années 1920.

Même en Hollande, on n'échappe pas au plus-fours, avec l'un des looks les plus parfaits de cette série de photos. Je pense qu'on a affaire à un étudiant en pleine révision. 1939.

On quitte l'Europe, direction les Nouvelles Galles (Australie) en 1936. Superbes cyclistes en tandem, un simple polo fait l'affaire.

L'équipe de Walt Disney (à gauche de la fillette) dans les années 1920. Quand je vous dis que le plus-fours est très apprécié par les milieux artistiques, toujours à la recherche de la moindre tendance.

Deux frères qui portent deux styles différents. La balance plus-six bien ample avec un blazer trois boutons cintré est parfaite.

Pique-nique parfait, petite blague pourrie du mec en arrière-plan, même avec les déchets, les mecs nous mettent une crotte de nez stylistique.

Pendant de nombreuses décennies après la "mode", les enfants porteront des plus-fours.

Encore un exemple superbe datant des 1920's. Il pourrait faire un parfait newspaper boy... dans les riches Garden parties du nord-est américain.

Ce plus-fours est très bizarre. À vrai dire, ce n'en est pas vraiment un, mais cet homme le porte très bien avec, du fait de la taille haute du pantalon, une veste qui semble extrêmement longue.

Et voici exemple typique de sportswear de l'époque: clair en bas (beige, crème, blanc), sombre en haut (en général bleu marine comme cela doit être le cas à gauche). Spectator shoes et cravate rayée viennent en général compléter l'ensemble. Virginia Beach, 1930.

Nous ne sommes plus dans les années 20 là, mais dans les années et 1980, et devinez où? Au Japon. Je ne mettrais pas ma main à couper pour un retour fulgurant des plus-fours, mais les japonais semblent l'annoncer avec 30 ans d'avance sur cette photo issue du livre "New Fashion Japan" de Leonard Koren (un bijou). Perso je m'y suis mis il y a deux ans, je serais ravi d'en voir dès l'été prochain...

GSTAG now on Facebook !

Advertisements