Le Samouraï : sacre de Delon et Melville.

par greensleevestoaground

Alain Delon est au sommet de sa gloire. Depuis 1960, il enchaîne les grands films, souvent dans les premiers rôles : Rocco et ses Frères en 1961, Le Guépard ou encore Mélodie en Sous-Sol en 1963. Jean-Pierre Melville, lui, est un réalisateur qui cherche encore son style, même si son Silence de la Mer est déjà un chef-d’oeuvre. En 1967, les deux personnalités au caractère bien trempé tournent ensemble Le Samouraï. Delon dans un rôle froid, quasiment sans texte, centré sur son personnage, Jef Costello se voit hissé au rang d’icône ; Melville derrière la caméra dans un style épuré, mais où le moindre geste du héros vient enrichir l’histoire, donne naissance à son propre genre. C’est le début d’une collaboration entre les deux hommes qui durera jusqu’à la mort du réalisateur en 1973.

Alain Delon et Jean-Pierre Melville sur le tournage du Samouraï (été 1967).


« II n’y a pas de plus profonde solitude que celle du samouraï ; si ce n’est celle du tigre dans la jungle, peut-être… » Ainsi commence le film,  sur le plan minimaliste d’un homme allongé sur son lit, au milieu d’une pièce sombre et vide, embrumée par la fumée de sa cigarette. Le seul bruit : le chant d’un oiseau en cage, l’unique part d’humanité dans ce lieu où tout semble figé. Cette phrase d’introduction est censée être tiréé du Bushido (code d’honneur des Samouraïs), mais c’est en réalité Melville qui l’a trouvée. En tout cas, cette solitude va être le fil conducteur de toute l’histoire, presque un personnage à part entière, suivant le tueur Jef Costello dans le Paris des années 1960, à pied, en métro ou à bord d’une DS volée de Jourdain à Châtelet, en passant par Télégraphe.



Ce qui nous intéresse ici, hormis l’histoire, c’est le style vestimentaire et émotionnel d’Alain Delon. Solitaire donc, mais diablement bien habillé, sobre et froid à l’image de son personnage. Une palette de couleurs restreinte, à l’image de la photographie de Henri Decaë : gris, noir, bleu marine profond, beige. Des coupes étroites et droites, signes de la rigueur et de la précision du tueur, comme du réalisateur dans son découpage de l’image. Toujours en costume et cravate assortie, chemise blanche button-down, sous un trench typique ou un manteau, et coiffé d’un Borsalino gris, Jef Costello mène « paisiblement » sa vie d’homme seul et d’assassin jusqu’au jour où une femme (pianiste de jazz jouée par Cathy Rosier) le surprend après l’un de ses meurtres.

Le souci du détail chez Melville : une montre Baume & Mercier portée par Jeff Costello (Alain Delon) sur l'intérieur du poignet.

Le jeu de Delon est spectaculaire. Il faut attendre dix minutes avant que Jef ne prononce un mot (chose pour laquelle Delon a accepté le film), les plans sont concentrés sur l’acteur, sur ses gestes d’une précision de tueur justement. Il passe, repasse dans le champ de la caméra, reste d’un calme troublant, et le spectateur est obnubilé par le regard, la froideur et la tension qu’engendre la prestation de Delon. Même en sa maîtresse (jouée par sa femme d’alors, Nathalie Delon), il ne trouve aucun réconfort et reste de marbre. Seul l’oiseau, un bouvreuil, semble être sa part d’humanité, chantant différemment lorsque quelqu’un est passé dans son repaire.

La réalisation de Melville, exemplaire et atypique, s’accorde avec l’acteur. Le Samouraï est un polar minimaliste où les scènes d’action sont remplacées par des moments de suspension aux gestes du tueur d’une précision extrême. Il voulait filmer ce qui l’intéresse, inspiré par les estampes japonaises aux traits secs. Avec ce film, Melville, l’égocentrique, s’accomplit et donne naissance à un nouveau genre et à un nouveau style de réalisation : le film melvillien qui mènera au Cercle Rouge. Polar au tueur solitaire, Le Samouraï inspire encore aujourd’hui les Tarantino, Scorsese, Woo ou Jarmusch.

N’oublions pas de mentionner une superbe musique du grand François de Roubaix (il fera prochainement l’objet d’un article…), qui vient apporter la dernière touche au tableau mythique de Melville et Delon.